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par Frédéric de Coninck, sociologue

Renouer le contact : une autre voie pour surmonter la violence

La violence est une question qui concerne et a concerné toutes les Eglises au cours de l’histoire. La plupart des Eglises ont leurs martyrs, victimes de la violence des autres, aussi bien que leurs bourreaux qui ont infligé à d’autres des violences. Les guerres religieuses ont souvent provoqué des guerres civiles et, lorsque les Eglises ont été dominantes, elles ont bien souvent prêté la main à la violence d’Etat. Il n’y a pas lieu d’être fier de ces histoires et nous les abordons dans un esprit de repentir.

Mais ces histoires ambiguës, et les repentirs qu’elles appellent, sont ce qui nous rend, aujourd’hui, particulièrement sensibles à la perpétuation de la violence autour de nous et aux réponses que la société dans son ensemble prétend y apporter. Ne sommes-nous pas, en tant que république, en train de reproduire les errements des Eglises d’autrefois ?

Nous abordons également la question de la violence à partir des courants historiquement pacifistes du christianisme et du protestantisme en particulier. Ces courants qui ont mis en exergue l’appel et l’exigence de la vie de Christ comme vie de don et de paix au service des autres, doivent interpeller tout homme qui se veut au service de la société et de la vie politique.

Que constatons-nous aujourd’hui ? Le nombre d’actes délictueux et criminels enregistrés par les services de police et par la gendarmerie augmente depuis le milieu des années 60. Cela correspond à l’avènement d’une nouvelle forme de lien social : plus individualiste, plus compétitif. Les horizons géographiques se sont élargis, de sorte que les appartenances sociales traditionnelles ont perdu de leur force. On peut comprendre, dans ce cadre, que la violence soit moins facilement cantonnée que par le passé et qu’elle déborde dans l’espace public. On a vu ainsi croître d’abord les atteintes aux biens puis, à partir du milieu des années 80, les atteintes aux personnes.

Les politiques de lutte contre la violence aujourd’hui en vigueur nous posent question. Elles accentuent le côté répressif de l’Etat en considérant qu’il suffit de dire la loi et de l’appliquer durement pour produire une société où il fait bon vivre. Mais une loi sans grâce ne produit pas un vivre ensemble harmonieux. La répression a fait régresser les atteintes aux biens mais les violences aux personnes ont continué à croître, signe que le vivre ensemble au quotidien devient de plus en plus tendu.

Une loi sans grâce étiquette une partie de la société comme vertueuse et disqualifie le reste de la société. Une loi sans grâce tend à ignorer la notion de torts partagés. Elle focalise son regard sur les actes les plus visibles et oublie la violence économique, les humiliations, la domination quotidienne que subissent un grand nombre de citoyens. Une loi sans grâce ne se préoccupe pas de reconnaître la valeur de chacun et de trouver une place à chacun dans la société. Une loi sans grâce ignore les efforts des associations qui veulent donner une deuxième chance à ceux qui ont fauté.

La loi cantonne la violence, nous en sommes d’accord. Mais reconstruire des liens et accéder à un vivre ensemble satisfaisant relève d’un autre type de travail. Les Eglises historiquement pacifistes, aussi bien que les mouvements pacifistes au sein de toutes les Eglises, ont montré qu’une logique d’action autre était possible et fructueuse, non pas à la place de, mais à côté du travail législatif et répressif. C’est ainsi que nous considérons que tous les moyens n’ont pas été mis en oeuvre pour développer les démarches de médiation et de résolution non violente des conflits. Nous considérons même que le simple dialogue fait souvent défaut. Les associations qui travaillent sur le terrain pour aider des groupes différents à coexister ont vu leurs crédits amputés. Peu de moyens ont été accordés également aux associations qui tentent de renouer les liens entre agresseurs et victimes. De nombreux chrétiens sont actifs dans ces expérimentations et ces mouvements militants et ils attendent de l’Etat une amplification de leur action.

Même dans les lieux de négociations institués par la loi, dans le monde du travail, les démarches de concertation ont perdu de leur poids. Notre société est le lieu d’intérêts divergents, c’est dans l’ordre des choses. Mais nous vivons, actuellement, une exacerbation de ces divergences d’intérêt au nom d’une mondialisation qui ne nous laisserait pas le choix. Des populations entières se sentent mises sur la touche et elles ont perdu toute confiance dans la société des élites. Il y a là une violence qui nous interroge et qui nous interroge d’autant plus que nous côtoyons dans nos Eglises, qui rassemblent des chrétiens venant du monde entier, ces groupes sociaux stigmatisés et rejetés au quotidien. Cette violence est, pour nous, concrète et palpable.

La surenchère répressive est toujours jouable à court terme et elle peut satisfaire une partie de l’électorat qui se sent menacé lui-même par les risques réels ou imaginaires que charrie la vie sociale actuelle. Mais cette surenchère ne nous satisfait pas car nous pensons qu’une société se construit d’abord par la coopération, par l’écoute de l’autre, par la compréhension de celui qui est différent de nous. Les Eglises ont payé assez cher pour accéder à la tolérance mutuelle et elles savent bien qu’elles sont sans cesse guettées elles-mêmes par l’intolérance. C’est pourquoi elles tirent aujourd’hui le signal d’alarme. Le monde atomisé et bunkerisé que l’on nous prépare n’est pas celui dans lequel nous voulons vivre.

Nous croyons qu’aller à la rencontre de l’autre en étant ouvert au dialogue et au compromis est une voie pour surmonter la violence. C’est là le coeur de notre foi.