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La violence est-elle soluble dans l'Evangile ?

Extrait du journal Le Cep, mensuel régional de l’Eglise réformée, juin 2000

Frédéric Rognon

Y a-t-il une manière spécifiquement chrétienne de gérer la violence ? Le Nouveau testament n'offre certainement pas une panoplie de recettes, mais présente quelques dispositions fondamentales.

Reconnaître sa propre violence. L'anthropologie chrétienne représente l'homme comme un être ambivalent, parcouru de forces constructives et destructrices (Jc 3, 10). Au lieu de nier sa propre violence, ses répulsions et ses peurs, il convient de les identifier, de les accueillir, afin de les canaliser et de mieux les maîtriser.

S'aimer soi-même. La haine de soi conduit à toutes formes de projections, de jalousies, et finalement d'agressions sur l'autre. Le Sommaire de la Loi comprend l'un des principes fondamentaux de la gestion constructive des conflits : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Mt 22, 39). II faut s'aimer soi-même (avec sa propre violence) pour pouvoir accueillir l'autre tel qu'il est, dans sa différence (avec sa violence à lui).

Reconnaître le conflit. Une attitude de neutralité devant l'injustice ou le simple refoulement d'un désaccord avec l'adversaire ne font que masquer un problème qui resurgira plus tard, sans doute plus durement. Verbaliser le conflit, dénoncer courageusement les abus, s'avère nécessaire pour que la situation évolue. Jésus l'a fait à maintes reprises, face aux pharisiens (Mc 2, 23-28) ou de manière plus spectaculaire face aux marchands du Temple (Mc 11, 15-18). Mais la première étape doit être discrète : c'est la "correction fraternelle" en tête­à-tête (Mt 18, 15).

Distinguer la personne de son acte. Le conflit ne fait que pourrir lorsque l'on identifie la personne de l'adversaire à son comportement. Car de conflit d'objet (d'intérêts ou de valeurs), il devient conflit de personnes. II est donc primordial de recentrer le conflit sur son objet. C'est ce que fait Jésus, par exemple avec la femme adultère, en dissociant strictement la personne pécheresse de son péché (Jn 8, 1-11).

Aimer ses ennemis (Mt 5, 43-44 ; Rm 12, 14-21). Le durcissement du regard porté sur l'autre entretient et renforce l'inimitié. Changer l'ennemi en adversaire, puis en prochain, c'est donc d'abord une question de conversion du regard. II s'agit de restaurer en soi-même une image positive de l'autre. Dans cette entreprise délicate mais cruciale, on peut se faire aider d'une tierce personne (un "médiateur"), extérieure au conflit, qui rétablira la communication entre les parties antagonistes.

Avoir recours à la prière. Nous sous-estimons trop souvent le pouvoir de la prière persévérante dans le dénouement des relations conflictuelles entre des personnes. Les exhortations à ce sujet ne manquent pourtant pas dans la Bible (Lc 18, 1-8 ; Rm 12, 12 ; 1 Th 5, 17).

Pardonner. Le pardon n'est pas l'oubli, mais l'instauration de relations nouvelles, sur des bases inédites, malgré l'offense commise (Mt 6, 12). Le pardon ne peut être que réciproque : il passe par la reconnaissance de ses torts, et par la réparation des dommages causés (ou de leurs équivalents symboliques si les dommages ne sont pas matériels). Le chrétien doit être prêt à pardonner "70 fois 7 fois" (Mt 18, 21-22), c'est-à-dire un nombre infini de fois.

Viser à la réconciliation. La gestion constructive d'un conflit ne recherche pas la victoire d'un camp sur l'autre, par le succès du vainqueur ou la capitulation du vaincu. Elle vise au contraire à une solution "sans perdant" : la réconciliation entre les adversaires, qui deviennent tous les deux "gagnants". La réconciliation est le dépassement du conflit dans l'amour. Cet horizon n'est pas une utopie. La réconciliation entre les hommes est possible parce que Dieu nous a déjà réconciliés avec lui par Jésus-Christ (Mt 5, 23-24 ; 2Co 5, 17-21).