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La fragilité du Dieu de la Croix

Extrait du mensuel réformé La Voix protestante, mai 2002


La Croix conteste le désir infantile qui est en tout homme. Par Jean Ansaldi, Professeur honoraire à l’institut protestant de théologie de Montpellier

Le XXe siècle a vu l'effondrement d'un mythe propre à notre monde occidental et humaniste, mythe que l'on pourrait résumer ainsi : l'homme naît bon, c'est la vie en société qui le corrompt ! C'est sur cette base que s'est particulièrement construit le soubassement de l'idéal des Lumières (Locke, Diderot, etc.) jusqu'à « l'école républicaine », en passant, en outre, par la Révolution Française. Dans ce contexte, on a pu penser qu'en réformant la société par un bon gouvernement démocratique, une bonne structure économique, une bonne éducation, un certain scepticisme religieux, etc., l'être humain retrouverait son innocence première et son aptitude « naturelle » à la vie harmonieuse dans la société des hommes.

Cet Humanisme a été frappé à mort par le prodigieux travail de fourmi des sciences humaines qui, depuis le début du XXe siècle, ont gratté les couches superficielles pour mettre la chair à nu : l'enfant qui vient au monde n'a aucune propension à la vie sociale et son être est structuré par le narcissisme (amour de soi).

La première compréhension qu'il a de lui-même est celle d'un être « tout-puissant » et solitaire. Au fur et à mesure qu'il se heurte à ses limites, il cherche à les dépasser en investissant des figures qu'il pose comme « toutes-puissantes » et qui sont censées le servir dans cette quête d'affirmation absolue de soi (mère, père, dieu, leader politique,...). Ce n'est que, progressivement, en se heurtant au réel et aux autres, que le désir de l'enfant se convertit partiellement à la finitude et à la vie commune. L'existence des autres et la nécessité d'une vie sociale la moins conflictuelle possible ne sont pas une donnée de départ mais le fruit d'une maturation du désir, le résultat d'un certain nombre de deuils auxquels il faut consentir. D'une certaine manière, les sciences humaines, démystifiant les idéologies, nous ont ramenés à cette évidence biblique : l'homme naît dans le désir d'être « comme des dieux » ; il naît « esclave en Egypte » ; il accède à l'humanité par une libération, par un salut, par une parole qui vient de l'extérieur de lui-même.

Mais il serait faux de croire que ce travail de deuil détruit progressivement ce désir de toute-puissance ; il ne fait que l'enterrer. II surgit et resurgit sans cesse en diverses occasions, s'appuyant sur tout ce qui s'offre: politique, science, religion, etc. On parle de la religion comme support de la violence ; mais l'athéisme ou le vague déisme (par exemple : Robespierre, Marx, Lénine, Hitler) ont produit plus de morts que toutes les religions réunies, ce qui n'excuse en rien ces religions).

Parlons justement des religions monothéistes : sont-elles très perméables à l'investissement sur elles du désir de toute-puissance ? Incontestablement oui. Ce désir est facilement projeté sur le « dieu unique » qui, alors qualifié d'absolu dans le pouvoir, le savoir,... devient apte à compenser l'impossibilité humaine de réaliser son désir de toute­puissance : ce que je ne peux pas, il le peut, lui qui va me délivrer de la maladie, de la fragilité de mon savoir, de la mort, de mes adversaires. En son nom et par son assistance, je suis alors tout-puissant !

Il y a quelques semaines, trois émissions sur la chaîne de télévision Arte ont été consacrées à Mahomet et à la naissance de l'Islam. Comment ne pas avoir été frappé par ce dieu prêché sous le nom d'Allah que rien ne limite, dont la puissance est infinie, dont la parole tombe du ciel sous forme écrite, sans failles et sans fragilités, qui consacre une langue sacrée unique, qui transforme son prophète en chef de guerre invincible, etc. La toute-puissance de ce dieu est directement disponible à ses fidèles qui l'ont construit à la contre-image de ce qu'ils sont, c' est-à­dire à l'image de leur propre désir de « toute-puissance ».. II n'y a en ce dieu aucun espace de finitude, de fragilité, d'hésitation qui renverrait l'homme à ses propres limites !

C'est pourquoi il faut noter avec force que le christianisme est d'abord, en son centre, un refus des religions monothéistes classiques : la croix est l'ultime démystification du Dieu tout-puissant ! Comme le note Paul, au début de sa Première épître aux Corinthiens : Dieu s'y donne comme un anti­dieu, comme fragilité, comme Parole risquée, sans évidence et sans puissance. L'apôtre ne connaît rien d'autre que la croix du Christ, qu'un Dieu qui parle à partir de la mort de son Fils et qui donc peut adopter les hommes comme ses enfants mais, en aucun cas, ne peut leur donner un supplément de pouvoir et de savoir. Les dieux monothéistes sont généralement des vainqueurs ; le Dieu chrétien est un vaincu et c'est à partir de la défaite de la croix qu'il parle et qu'il agit.

Comme les autres monothéismes, le christianisme a servi de support à bien des violences et des guerres; mais il n'a pu le faire que dans le refoulement de la croix et dans un retour malheureux à la célébration d'un dieu tout-puissant. Sa chance, c'est que la croix de Jésus demeure disponible au centre de ses Ecritures, qu'on peut sans cesse y revenir, que des hommes, tels Luther et bien d'autres, sont sans cesse appelés pour la remettre au coeur de la prédication d'un Jésus qui demeure l'un des rares fondateurs religieux à ne pas avoir été aussi un chef de guerre.

Notre Dieu n'est déchiffrable que dans la fragilité de la croix et de la prédication de la croix ; il n'est pas disponible pour servir notre désir infantile de domination. En revenant sans cesse à ce centre, nous évitons de devenir les dévots d'un inquiétant « Dieu de la toute-puissance » qui est dessiné par notre imaginaire pour conduire à la victoire le désir de mort qui nous habite depuis toujours.