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La Violence et le Débat

 

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La violence
sous toutes ses formes est l'une de ces questions majeures de société qui interrogent notre foi et notre témoignage chrétien. Il est à souhaiter qu'elle soit abordée et discutée en beaucoup d'endroits de notre Eglise.
Mais il me semble que déjà cette insistance sur un processus de débat, tel que le suggère l'Eglise réformée, constitue une démarche significative face à la violence.
Bien sûr le débat ne supprime pas la violence. Le débat n'est pas en tant que tel une alternative à la violence, mais il fait entrer dans un processus, dans un travail, dans une parole et une relation qui sont autant de moyen pour dire, comprendre et gérer la violence.

La violence est toujours l'expression d'une souffrance.

L'un des premiers enjeux du débat est de révéler cette souffrance, de la nommer, de la sortir des clichés et des préjugés, de lui donner tout sa force de questionnement et de contestation face à une situation intolérable ou insupportable qui blesse et qui fait mal.
Je crois fondamental de ne pas escamoter cette première fonction du débat. Mettre des mots sur les maux, c'est déjà offrir à la violence un chemin de guérison, à condition de débusquer le pouvoir quelquefois mystificateur du langage qui occulte la réalité au lieu de la dévoiler. Dans le cercle infernal de la violence, ouvrir et poser le débat est toujours une première brèche. Cela nécessite sans doute une parole qui vienne faire rupture, une parole qui se fasse d'abord accueil, salutation, écoute, reconnaissance, pour entrer en débat sans peurs et sans masques, avec nos désaccords, nos questionnements, nos recherches, nos confusions, nos opacités et nos aveuglements....

La violence est souvent l'expression d'un enfermement.

Enfermement social, enfermement psychique, enfermement dogmatique.... Le débat nous ouvre à l'autre. Le débat nous ouvre au dialogue.
C'est le second enjeu décisif. Il implique que les protagonistes sortent de leurs « quant à soi », de leurs vérités cadenassées, de leurs ghettos de toutes sortes. Bien des débats ne sont que des monologues juxtaposés, ou des dialogues convenus où l'on connaît d'avance la partition de chacun. Ceci enferme un peu plus dans la frustration et la violence. Pensons au discrédit du débat politique. Le taux d'abstention de plus en plus important dans nos démocraties va de pair avec une certaine montée de la violence.
Le débat invite à entendre la parole de l'autre, à la recevoir en vérité (non pas à l'accepter nécessairement), et à la prendre en compte pleinement dans notre propre démarche.
« Cela implique d'accepter par avance d'être interrogé et décalé par la parole des autres, déplacé et renouvelé par la Parole de l'Autre.
Le débat est ainsi un temps de mise à l'épreuve, un temps d'interpellation, de remise en question, de conversion, où les convictions loin de se dissoudre et de perdre leurs arêtes, s'affinent, s'avivent, se clarifient, se modifient parfois. » (Michel Bertrand « Le débat sauvera-t-il l'Eglise ? »).

La violence est aussi généralement le signe d'une déstructuration.

Perte de repères, déficit de socialisation, disparition des normes, flottement des valeurs... sont le terreau sur lequel poussent les graines de la violence.
Là encore, la pratique du débat peut permettre de structurer le lien social, d'en apprendre les codes, d'en respecter le droit, d'en organiser le « vivre ensemble ».
Car le débat qui n'est pas de la parlotte, ni une suite de monologues autosuffisants, crée un espace où la parole s'institue et institue, devenant par son usage même le vecteur essentiel d'une juste résolution des conflits. Prendre la parole, donner la parole, faire circuler la parole, sont des expériences fondatrices du droit et de la démocratie. « Dire le droit », c'est bien tenter de résoudre les conflits par la parole et non par la force.
Ainsi, la gestion du « vivre ensemble » passe par le débat qui est sans doute le meilleur moyen d'une éducation citoyenne et le meilleur rempart de la démocratie. Celle-ci n'est pas un credo idéologique mais une pratique claire et organisée du débat.
Il faut donc nous garder de considérer le débat comme un exercice purement intellectuel et de le réserver à une petite élite rompue aux méandres de joutes oratoires futiles et interminables. Pour que le débat remplisse sa fonction de socialisation et d'institution des règles communes, chacun doit pouvoir y être invité là où il est, là où il en est.
La violence naît souvent d'une parole confisquée : le débat vient offrir à chacun-e, la possibilité de se réapproprier le pouvoir de la parole qui structure le réel, qui institue le code, qui pose les limites, qui construit la responsabilité.
Dans la vie de l'Eglise réformée, le débat est quelque chose de familier.
« C'est même, précise le pasteur Michel Bertrand, un aspect fondamental de notre vie d'Eglise, quand devant Dieu et à l'écoute de sa Parole, nous confrontons librement nos positions diverses et construisons nos convictions communes »
Mais plus généralement, dans une perspective chrétienne, le débat est une réalité intérieure et spirituelle : d'une part parce que tout chrétien est appelé à témoigner en paroles et en actes de qu'il croit et de ce qui le fait vivre, et d'autre part parce que la parole en débat est le chemin même de la réconciliation.
« L'antidote du poison de la haine et de la violence consiste dans l'invitation à se parler, à entendre la parole d'autrui, à ne plus s'enfermer dans le silence des représentations toutes faites ....Faire en sorte que la force brutale cède le pas aux tâtonnements, aux éclaircissements puis à la lumière de la parole : telle est la voie évangélique de la réconciliation et de la reconstruction » (Jean François Collange - Doyen de la Faculté de théologie protestante de Strasbourg).
Cela dit n'oublions pas que l'Eglise réformée se sait toujours à réformer (« semper reformanda »). Et en son sein le débat n'est pas toujours la chose la mieux partagée !

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Pasteur Christian Davaine
Coordination nationale E.R.F. « témoigner & servir »