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Contre la violence, sortons de l'individualisme

Entretien paru dans CROIRE AUJOURD'HUI N°139/15 Septembre 2002

Dans une Europe occidentale globalement en paix depuis bientôt 60 ans, la violence, notamment à travers la question de l'insécurité, est devenue une préoccupation centrale. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Jean-Claude Guillebaud
: La violence est la question centrale de tous les groupes humains, qu'ils soient ou non en guerre... Chaque société est travaillée dans ses profondeurs par la nécessité de conjurer la violence dont elle se sait porteuse. Après l'ébriété joyeuse de la fin des années 60, et dans la foulée de plusieurs décennies de paix en Europe, nous avons eu tendance à oublier cette évidence anthropologique.

Par ailleurs, depuis une trentaine d'années, nous sommes spectateurs, sur nos écrans de télévision, de conflits où apparaissent des formes de sauvageries inimaginables depuis la Shoah. C'est un paradoxe. La violence extrême est tous les soirs dans notre salon ! Oui, extrême...

Comme plusieurs autres journalistes de ma génération qui « couvraient » les guerres contemporaines, il m'a semblé voir apparaître une sorte de basculement en matière de violence, de « déclic » avec la guerre du Liban. Dès le début de cette guerre civile, en mai 1975, on avait l'impression que surgissait une espèce de « mal radical » (pour parler comme Kant) dans un univers d'apparence civilisée. Je pense par exemple aux assassinats collectifs et confessionnels. J'étais alors habitué à couvrir des conflits faisant beaucoup de morts (Vietnam, Bangladesh, Proche Orient) mais qui ne ressemblaient en rien à cette sauvagerie toute nue. Quelque chose d'indéfinissable s'est bien passé là...

Puis, dans les années 90, cette horreur spécifique, ce crime sans limite, a semblé gagner de proche en proche : les Balkans, le Rwanda, l'Algérie. Dès le début, nous avions pressenti cet étrange rapprochement symbolique. À Beyrouth, en effet, la sauvagerie absolue se déroulait dans des « décors » relativement proches de ce que nous connaissions à Berlin ou Paris. Nous n'étions plus protégés symboliquement par le paravent de l'exotisme qui rend les guerres du Sud « lointaines », voire irréelles.

Parallèlement à cela, je pense que nous sommes devenus infiniment plus sensibles à la violence chez nous. Nous avons moins de capacité à l'endurer... Pourquoi cela ? Sans doute à cause du sentiment de fragilité qui habite confusément nos sociétés. Les grands systèmes d'intégration sociale (Églises, familles, syndicats...) sont en crise et ne jouent plus leur rôle; chacun de nous se retrouve plus orphelin et désemparé que jamais. D'où cette inquiétude latente, cette fragilité nouvelle pour ne pas dire cette angoisse...

Enfin, il existe une nouvelle forme de violence qui gagne du terrain. Elle n'entraîne pas forcément la mort de quiconque, mais, jour après jour, elle se révèle obsédante et contribue fortement à la peur générale. C'est tout ce qui relève de l'incivilité : le mépris de l'autre, l'individualisme qui s'affirme dans l'espace public, notamment chez les automobilistes. C'est le refus violent et agressif des « manières », de la politesse minimale, du respect de l'autre. C'est une brutalité protestataire, informulée, diffuse, qui gangrène les rapports humains.

Comment nos sociétés font-elles face à ces visages de la violence ?


Jean-Claude Guillebaud
: Elles réagissent de manière très contradictoire. Dans le discours dominant, la violence - l'insécurité - est devenue une obsession. Songeons aux dernières élections présidentielles... Nous paraissons hantés par la crainte que cette violence se développe, plus peut-être que par son développement effectif. Nous percevons toutes ces violences, au-delà du danger qu'elles représentent pour chacun de nous, comme des symptômes de dislocation sociale. Mais dans le même temps, nous tenons des discours empreints de relativisme, où les droits inaliénables de l'individu, désaffilié de toute appartenance, discipline et devoir, continuent inlassablement d'être exaltés. Ces postures me semblent autant de portes entrouvertes vers la violence. Car exalter l'individu souverain, c'est accepter que le « nous » de la communauté se disloque. Durkheim a bien montré que ce qui tient une communauté, ce sont des représentations collectives et des normes partagées. S'il n'y a pas ce lien minimal, la société est menacée de redevenir la lutte de tous contre tous.

Quelle issue voyez-vous ?


Jean-Claude Guillebaud
: Le problème central de nos sociétés, je crois, consiste à reformuler le concept de limite, de loi, d'interdit. C'est difficile, car il ne s'agit pas de retomber dans la pudibonderie ou le moralisme autoritaire de jadis. S'il y a une solution à la violence, elle est dans la reprise inlassable, de la négociation entre la liberté de chacun et la cohésion du groupe, entre l'autonomie et le lien. Cette négociation, nous avons à la réinventer sans cesse. Car une société n'est pas naturellement paisible. Si nous perdons de vue le concept de limites, qui l'apprendra aux enfants de demain ? Et plus tard, pour paraphraser Marx, « qui éduquera les éducateurs ? »
Mais il y a un autre point. Dans leur quête éperdue d'innocence, nos sociétés ont oublié qu'on ne peut pas traiter de la violence sociale sans se pencher sur sa propre violence. Dans le rapport fantasmatique que nous entretenons par exemple avec les banlieues, rôde cette idée folle : on ne pourra en finir avec la délinquance que si l'on arrive à neutraliser certains individus incarnant le mal. Tous les discours « éradicateurs » centrés sur la répression se trompent sur la nature du mal. Ils oublient qu'individuellement, nous sommes tous porteurs de violence. Comme reporter, j'ai vérifié à quel point les hommes aiment faire la guerre. Au-delà des raisons objectives (la soif de conquête, des enjeux de matières premières...), danse toujours au cœur des conflits cette joie funèbre de la violence. Et chacun de nous est capable d'y consentir. « Le monde ne renoncera à être violent que lorsqu'il acceptera d'étudier son besoin de violence », écrit admirablement Yolande Mukagasana (1), une rescapée des massacres au Rwanda.

Face à la violence, quelle peut être la contribution du christianisme ?

Jean-Claude Guillebaud : Le christianisme est porteur d'un message tout simple : la seule limite vraiment légitime, c'est l'autre. Chaque rapport social nous engage tout à fait vis-à-vis d'une autre personne. II n'y a pas d'autre définition de l'interdit, de la limite, du respect, de la morale, que le respect de l'autre. Qu'on se souvienne de l'Évangile : réconcilie-toi d'abord avec ton frère, etc. II s'agit au fond de sortir du paradoxe individualiste. Nous ne sommes des personnes, et identifiées comme telles, que par l'autre. Je ne suis « moi » que par l'autre. Par conséquent, l'idée d'un moi souverain et triomphant, l'idée de « c'est mon choix » (pour reprendre le titre d'une émission de télévision), est une sottise. Le philosophe Emmanuel Lévinas a écrit que l'individu solitaire et égoïste est un « usurpateur ».. J'ajouterai pour ma part: un usurpateur malheureux. L'individualisme poussé jusqu'à ses dernières limites se retourne en effet contre l'individu. Le christianisme porte selon moi avec force cette vérité anthropologique universelle.


Jean - Claude Guillebaud

(…) . Après avoir été reporter à Sud-Ouest, puis au Monde, ce grand journaliste de guerre a décidé d'explorer le monde des idées. Directeur littéraire au Seuil, il a écrit plusieurs essais très documentés, dont La Refondation du monde, puissante invitation à inventer l'avenir à partir d'une plongée aux racines de notre civilisation.

Propos recueillis par Véronique Badets.



1
. La mort ne veut pas de moi, Éditions Fixot, 1997.