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La Non-Violence, un choix coûteux

Extrait du journal Certitudes n°214 – mars-avril 2004

La non-violence est un projet riche et, à mon sens, ancré dans le message des évangiles, mais il ne doit pas non plus être manié n'importe comment et à toutes les sauces. Dans les évangiles, l'amour de l'ennemi n'est pas présenté comme un modèle de gouvernement : il s'agit d'un choix, lourd de conséquences, auquel jésus invite ses disciples. Je veux, ainsi, d'emblée, me tenir à distance d'un modèle mièvre et « baba-cool » de la non-violence. Le modèle « baba-cool» consiste à dire que nos conflits ne sont que des malentendus et que, pour peu que nous nous expliquions convenablement, nous parviendrons à nous entendre. Il serait ainsi possible, à coups de médiations multipliées, de mettre fin à tous les conflits et, même, aux guerres. Remplissons la terre de médiateurs et nous serons sauvés! La vérité est bien différente. Un grand nombre de nos conflits sont des conflits d'intérêt, et au bout d'épuisantes discussions nous arriverons peut-être à clarifier ce qui fait notre désaccord, nous arriverons, dans le meilleur des cas, à un compromis, mais certainement pas à un accord. Le modèle «baba-cool» pense que l'on peut, sans souffrances, surmonter tous les conflits, mais c'est faire peu de cas du péché, de la domination des uns sur les autres, des abus de pouvoir et autres choses sympathiques qui peuplent notre quotidien !

Pas une démission

Le sermon sur la montagne trace une route étroite que peu de personnes sont prêtes à suivre (Matt, 7: 13-14). Il s'agit donc de l'appel adressé à une minorité prête à payer de sa personne pour suivre son Seigneur sur le chemin difficile qu'il a tracé. Cette minorité a, ensuite, vocation à être une lumière pour le monde (Matt. 5:14-16), mais c'est une deuxième question qu'il convient d'examiner, seulement, dans un deuxième temps. J'entends dire, parfois, qu'aimer son ennemi c'est le désarmer : la non-violence serait donc un «truc» qui marche. On sait pourtant où la non-violence pratiquée par Jésus l'a conduit : sur la croix. On ne peut pas dire que ses ennemis aient été tellement désarmés par son attitude. Pratiquer la non-violence veut dire être prêt à être dépouillé de ses droits, à souffrir, voire à mourir. Au reste, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du christianisme, les exemples convaincants de non-violence ont toujours été mis en oeuvre par des groupes prêts à payer de leur personne. Les protestations menées par Gandhi ont été sauvagement réprimées et, parfois, à balles réelles. Les manifestations pour les droits civiques emmenées par Martin Luther King ont, elles aussi, été fortement réprimées. Ces deux leaders ont, par ailleurs, payé de leur vie leur choix. Un jour où l'on posait à Gandhi la question inévitable : pensez-vous que l'on pourrait venir à bout du nazisme par la non-violence? Il fit une réponse nette : pas sans douleur, ni sans souffrance.

Proposer et non pas imposer

La Réforme magistérielle qui s'est préoccupée, comme son nom l'indique, des états d'âme du magistrat, agissant au nom de l'État, ne pouvait évidemment pas arriver, de ce fait, aux mêmes résultats que la Réforme radicale, qui s'adressait à des groupes minoritaires ne prétendant pas imposer leur choix à l'ensemble de la société. 1
Cette opposition laisse ouverte une tension qui est interne au Nouveau Testament lui-même. La mission de l'Église est, à mon avis, de développer des pratiques radicales pour son compte propre, mais elle doit, ensuite, les proposer à titre de lumière pour le monde. On pourrait facilement reprocher aux groupes de la Réforme radicale, après avoir connu une répression féroce, d'avoir pratiqué la stratégie de la lumière sous le boisseau. Être une lumière veut dire que l'Église doit mettre en tension le monde en interrogeant la violence de ses pratiques et en proposant sans cesse des voies d'action qui vont vers moins de violence. Mais ces voies ne peuvent être que proposées et certainement pas imposées. C'est la société dans son ensemble qui fait le choix de se diriger vers plus ou moins de violence.

Non-violence ou vengeance perpétuelle

Voyons alors à quoi l'attitude non­violente rend sensible.
La première chose à noter est que celui qui répond à la violence par la violence finit par ressembler à son agresseur : il s'inscrit dans une relation symétrique, dans un jeu de miroir où il ne se différencie plus guère de l'autre. La non-violence est une lutte contre la violence mais non pas contre le violent. Elle installe ainsi une dissymétrie qui peut faire sortir du cercle vicieux de la vengeance perpétuelle.
La deuxième chose à noter est qu'une société qui se défend par la violence contient éventuellement son agresseur mais ne le convainc, ni ne le change. Les guerres débouchent rarement sur des réconciliations. En général elles attisent les haines plutôt qu'autre chose.
Depuis deux siècles nous sommes devenus conscients d'un troisième élément : on peut, par le débat, par la démocratie ou par la diplomatie, avancer dans les désaccords et parvenir à des compromis, beaucoup plus sûrement que par la force. Cela suppose, malgré tout, que chaque partie accepte de faire des concessions et ne se drape pas dans son «droit», bref qu'elle fasse une place aux demandes de son ennemi. Là aussi, la non-violence peut indiquer la voie, en montrant ce qui peut advenir lorsque l'on accepte de s'ouvrir à son ennemi.

FRÉDÉRIC DE CONINCK

1 La Réforme magistérielle dérive du terme magistrat. Elle supposait qu'on adoptait la religion du prince et que, par exemple, on devenait réformé si lui le devenait. La Réforme radicale, elle, tenait à scinder ce qui relevait de l'État et ce qui relevait de la conscience personnelle. En ce sens, c'est elle qui a inventé la démocratie moderne et même le concept de laïcité.