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Face à la violence affirmer la « non-violence»

Hervé OTT.

(…)

Avant de parler de « non-violence », il importe de préciser ce que nous entendons par violence. On a souvent tendance à confondre « violence », « agressivité », « force », etc. L'agressivité, ou « combativité » est une énergie de la vie qui sert à la protection de l'espèce. Seule l'espèce humaine connaît une « combativité » qui dégénère en meurtre des congénères. Là où l'instinct a perdu de son pouvoir, l'humanité a produit des lois, comme celles fondamentales de la prohibition du meurtre et de l'inceste. La force, au sens physique du terme, n'est pas «violente».. C'est l'abus de la force qui devient violent.
Quand on parle de violence, il faut aussi en préciser la forme. Johan Galtung, le chercheur norvégien sur la paix et les conflits, distingue trois grands ensembles : la violence personnelle et interpersonnelle (directe), la violence structurelle (impersonnelle, on parle alors de processus) et la violence culturelle (celle des représentations). Paul Ricoeur dit que la violence c'est «tout ce qui fait faire une expérience de mort, réelle ou symbolique».

1. La violence directe

Il s'agit de la violence qu'on se fait à soi (dévalorisation, culpabilisation) et aux autres (jugements, insultes, coups, meurtre et au-delà, torture). On la ressent immédiatement, elle provoque des mécanismes de défense, souvent violents à leur tour. Les coups arrivent quand on est à bout d'arguments. Mais les arguments ne sont en général que la traduction rationnelle des émotions refoulées. Si je dis à un enfant «tu es bête», (jugement de personne), en fait je réagis à une bêtise qu'il vient de faire (jugement de comportement), mais si je le juge, si je le condamne, c'est que je suis moi-même touché, que je suis moi-même « embêté ». Ne condamnez pas les autres, car c'est vous-mêmes que vous condamnez, dit l'Evangile. La violence est toujours le résultat d'un non-dit, ici en l'occurrence, mon émotion. Celle-ci peut se traduire sous forme de peur qui est la manifestation d'un besoin fondamental frustré: au besoin d'amour frustré correspond la peur de l'abandon, au besoin de reconnaissance correspond la peur du rejet, au besoin de sécurité, la peur de l'agression etc. Les peurs ne sont pas raisonnables, par définition. Il faut pouvoir les exprimer dans un climat de confiance et d'écoute caractérisé par le non-jugement (ce qui peut se faire en thérapie, en confession, etc.).

- La communication non-violente

Marshall Rosenberg a développé une technique de «communication non-violente» qui est composée de quatre étapes: décrire objectivement l'événement (quand tu arrives une demi-heure après l'heure fixée), l'émotion qu'elle provoque («j'ai eu peur qu'il te soit arrivé un accident», ou «je me suis senti non reconnu »), préciser le besoin auquel renvoie cette peur (« ça bouscule mon besoin de sécurité », ou « ça réveille mon besoin de reconnaissance») et formuler une demande précise et limitée (« la prochaine fois je te demande de me prévenir par téléphone », par exemple).
C'est dans ce domaine que les actions de médiation sont les plus efficaces, car l'intervention d'un tiers permet de recadrer la parole et l'écoute, de recréer un climat de confiance pour aboutir à une décision qui appartienne aux protagonistes.
La non-violence évangélique puise ses racines dans les dits et attitudes de Jésus: tendre l'autre joue quand on est frappé sur la droite, donner sa tunique si on veut nous prendre notre manteau par abus de pouvoir, aimer ses ennemis... et plus fondamentalement son attitude devant la croix, sans recourir à la violence.

2. La violence structurelle

Elle se manifeste de façon cachée dans toutes les structures, depuis les groupes jusqu'aux relations internationales entre Etats et peuples. On parle alors de « processus », car on ne peut pas dire qui est directement responsable: tout le monde participe, de fait, au processus. Elle se manifeste en conflits de pouvoir entre des personnes : quand des personnes dans un groupe prennent des décisions qui concernent les autres, sans négociation préalable sur ce pouvoir (on parle alors de « fonction »), on dit qu'elles jouent « un rôle » : leader, clown, etc. Chacun de ces rôles traduit un besoin du groupe qui n'est pas assumé collectivement.
Une autre manifestation de la violence structurelle se traduit sous forme d'exclusion dont la plus connue est celle du « bouc émissaire » (les pauvres, les immigrés, les femmes, les noirs, les juifs, etc.). René Girard a montré comment dans l'histoire de l'humanité la ritualisation de la violence, à travers les sacrifices, a permis de contrôler les emballements violents 1. Mais cela s'est toujours fait au prix d'une certaine violence, dont l'Etat a acquis le monopole légitime. Tout travail sur ce type de violence consiste donc à expliciter le plus possible les responsabilités de chaque membre d'un groupe, de faire des choix conscients, de prendre des décisions qui s'approchent le plus possible du consensus (à ne pas confondre avec l'unanimité: dans le consensus, il n'y a pas forcément accord de tous, mais il n'y a plus d'opposition de fond) et de manifester une solidarité concrète avec les « victimes ». On trouvera par exemple dans Jean 8 : 1-11 une démonstration magistrale de cette forme de solidarité. 2
En ce qui concerne les conflits sociaux ou les situations de résistance à l'occupation d'une puissance étrangère, l'action non-violente consistera non seulement à ne pas répondre à la provocation, mais à engager une résistance par des actions de désobéissance civile, de transgression publique des lois injustes et de « programme constructif». C'est dans ce domaine que les grandes résistances «non-violentes» de Gandhi, M.L. King, les paysans du Larzac, Solidarnosc, Rugova etc. ont apporté les preuves de son efficacité.

3. La violence culturelle

Elle provient des représentations qu'une culture se donne de la violence: chaque culture dit quelque chose de la violence, comme violence juste ou illégitime. Dans la culture judéo-chrétienne, on conçoit que la violence ne soit pas juste. Mais on lui redonne une forme de légitimité en parlant de «légitime défense» ou de guerre juste qui n'est rien d'autre, dans sa version juridique, que la loi du talion: ne pas rendre à l'autre, en cas de menace pour la vie, plus que ce qu'il nous a fait.
La culture, c'est aussi une représentation des conflits: on ne retient que ce qui nous fait souffrir dans les conflits, pas ce qui nous a permis de grandir, de changer; on ne capitalise pas ce qu'on a su faire pour une sortie honorable; on n'en retient que les échecs qui servent in.fine à justifier la violence.
La violence culturelle, c'est aussi celle qui justifie la domination des hommes sur les femmes, des Blancs sur les Noirs, des riches sur les pauvres, etc. Elle est encore moins visible que les deux autres formes évoquées précédemment, car elle structure notre vision même du monde. C'est précisément face à cette violence-là que l'Evangile nous invite aussi à changer de regard, de perspective. Le « Royaume de Dieu » est l'image qui décrit très bien cette nouvelle perspective.
René Girard nous a aussi magistralement alerté sur le fait que le diabolos dans l'Evangile, ce qui divise, c'est la concurrence, c'est la rivalité mimétique pour les mêmes biens. C'est le désir de toute puissance, d'immortalité, tout ce qui nous invite à prendre la place de Dieu. 3
D'une façon générale, je dirais que la justification de la violence, voire au nom de Dieu, est pire que la violence elle-même. On en voit trop les conséquences dans l'intégrisme religieux.

4. La non-violence

Gandhi avait forgé l'expression «étreinte indéfectible de la vérité» (saityagraha). Les Latino-américains parlent de «fermeté permanente» (afirmeza permanente). Les Philippins cherchent à «rendre dignité» (akkapka). Il s'agit donc d'une attitude juste et d'une action pour la justice et aussi d'une affirmation de soi, de ses devoirs et de ses droits, pour la résolution positive des conflits. C'est reconnaître que la violence est toujours une impasse et que la recherche d'alternatives est une nécessité. C'est enfin un renoncement à la préparation de toute violence individuelle et collective, un engagement à dire « non » à la violence.

5. Quelques principes de base de l'attitude et de l'actions non-violentes

- La cohérence entre fins et moyens

« La fin est dans les moyens comme l'arbre dans la graine » (Gandhi). Résister à la violence suppose la recherche de la justice par des moyens qui respectent l'intégrité de tout être humain. Les droits de la personne humaine ne peuvent être bafoués au nom de la «Raison d'Etat» ou du maintien de l'ordre.

- La non-coopération.

La violence - du jugement de personne jusqu'au meurtre ou toute autre forme de domination - ne peut durer que par une certaine forme de soumission de la victime vis-à-vis de son bourreau, des opprimés vis-à-vis des oppresseurs. C'est en réalité la passivité qui fait le lit de la violence. La résistance non-violente à l'oppression vise au contraire à opposer à celle-ci une attitude et des actions de non-coopération. Actions pour convaincre (jeûne, méditation, manifestations, etc.) qui cherchent à interpeller la conscience de l'adversaire et à maintenir l'espoir d'une réconciliation. Mais aussi actions pour contraindre (grèves, boycottage, désobéissance civile, etc.) d'autant plus efficaces qu'elles sont collectives et programmées pour établir un rapport de force en faisant appel au poids de l'opinion publique.

- Le programme constructif.

Dans la résistance à l'injustice, il s'agit de mettre en oeuvre de nouveaux réseaux de solidarité, de construire de nouvelles communautés pour la confrontation et le dialogue dans le respect des différences, de promouvoir un autre développement économique, social, et humain. Et de commencer à réaliser ce qu'on revendique pour en démontrer la légitimité.. C'est en ce sens que la résistance non-violente réconcilie conviction et responsabilité.

6. Restaurer la dignité et la valeur absolue de l'être humain.

Qu'elle soit le fruit d'une démarche politique, humaniste ou religieuse, la résistance non-violente vise à restaurer la dignité et la valeur absolue de tous les êtres humains. Elle a une longue histoire, jusque dans les populations les plus marquées par l'oppression. Elle a inspiré de nombreuses luttes pour renforcer la société civile dans les situations les plus dures: colonialisme, racisme, sexisme, dictature, guerre, injustice, etc.
Parce que le cercle infernal engendré par la violence est maintenant perçu comme un échec, la résistance non violente est mieux reconnue comme force authentique apte à favoriser une étape de progrès décisif dans l'histoire de l'humanité. Plusieurs de ses promoteurs ont obtenu le Prix Nobel de la Paix comme A. Luthuli, M.L. King, D. Tutu, le Dalaï Lama, Aung San Suu Kyi, etc.

Après des études de théologie, Hervé Otta rejoint les Paysans du Larzac comme objecteur de conscience (1975). Avec d'autres objecteurs, il a créé un centre recherche et de formation à la résistance non violente (Le Cun du Larzac). C'est dans ce cadre qu'il a fait de nombreuses interventions de formation en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie, en Afrique noire, au Maghreb et au Proche-Orient (1985-1995). A partir de 1995, il est beaucoup intervenu dans des villes de la banlieue parisienne auprès de travailleurs sociaux et de bénévoles. II anime une formation européenne de formateurs. II a créé un autre organisme de formation professionnelle et interculturelle sur l'Approche et la transformation constructive des conflits. IECCC Le Cun FR-12100 Millau Tél-fax 05 65 61 33 26 e-mail: «ieccc@wanadoo.fr» - http://www.ieccc.org/

Notes

1 René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris: Grasset, 1978.
2 Hervé Ott, Jean 8: 1-11 et l'approche constructive des conflits. Disponible chez l'auteur.
3 René Girard, Je vis Satan tomber du ciel, Paris: Grasset. 1999.