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Ou la morale individuelle prend-elle sa source ?

Par Edith Tartar-Goddet,
Présidente de la Fédération protestante de l’Enseignement (FPE)

Extrait du dossier L’Education morale, paru dans la revue de la FPE, Foi Education, n°106, 1999

La morale est un ensemble organisé de règles, d'actions et de références qui fonctionne comme un système normatif. Elle se constitue à partir des modèles, principes, règles, idéaux... véhiculés par la famille, l'école, la société... et dans lesquels progressivement nous piochons pour nous constituer notre propre morale.

Aujourd'hui la morale est avant tout individuelle. II y a donc autant de morales différentes que d'individus. La morale collective (c'est-à-dire les références communes aux membres d'un groupe, ou d'une société) à partir de laquelle nous élaborons notre propre morale semble être perçue aujourd'hui par les individus comme contraignante ou dérangeante, en particulier quand cette morale collective diffère et entre en conflit avec la morale individuelle. Nous ne tolérons plus que l'on nous fasse la morale ; nous ne supportons plus le regard des autres quand il se pose sur nous pour nous faire des reproches ; nous n'acceptons plus que d'autres jugent nos actions, mais notre société n'arrête pas de parler d'éthique, et de juger fort sévèrement certains d'entre nous, en particulier les parents dont les adolescents commettent des incivilités ou des délits.

Les adolescents n'aiment pas que les adultes "leur fassent la morale", et nous gardons parfois, une fois adultes, cette attitude. Comme les adolescents nous sommes moralement exigeants à l'égard des autres et souvent morale­ment indulgents à notre égard. Les jeunes, eux, n'ont pas toujours conscience de ce manque de réciprocité. Ils exigent d'être respectés par les adultes mais ne se rendent pas toujours compte qu'ils manquent eux-mêmes parfois de respect à l'égard de ces adultes. N'avons-nous pas à les aider à percevoir ces contradictions, lorsque nous les observons et aussi à les aider, avec bienveillance, à se construire des attitudes conformes à leurs exigences morales ?

Le lieu où naît et où va se développer la morale, en chacun de nous, est un lieu essentiel puisqu'il va nous permettre de différencier nos émotions, sentiments, pensées, attitudes, conduites... de les classer les uns par rapport aux autres, et de nous donner de précieuses informations avant de parler ou de choisir et d'organiser nos actions.

Nous avons l'habitude d'identifier ce lieu, où la morale prend son origine, à la conscience et celle-ci nous fait parfois rudement payer nos écarts de conduite lorsqu'ils ne sont pas conformes à nos références morales. Mais la conscience n'est qu'un exécutant, un interprète plus ou moins appliqué, qui se conforme aux exigences d'une instance supérieure appelée Idéal du Moi. C'est dans l'Idéal du Moi que se constituent, au cours de l'enfance et de l'adolescence, les grands idéaux de la personne, les projets de vie, les références morales. Si l'enfant se réfère à l'Idéal du Moi parental pour se guider dans la vie, l'adolescent lui va essayer de se constituer un Idéal du Moi personnel et unique. Cet Idéal est d'abord exceptionnel puis progressivement l'adolescent le construit à sa mesure.

La constitution du système de valeurs (ce qui est bon et mal, juste et injuste, légal et illégal...) s'appuie sur un processus d'idéalisation par lequel nous passons tous au cours de l'enfance : idéalisation des parents (parfaits, omniscients, exceptionnels, justes, aimants, bons...) ; idéalisation de la société (la Déclaration universelle des Droits de l'homme est l'exemple réussi de cette idéalisation) ; idéalisation de l'enfant lui-même qui aspire à accomplir de grandes choses, rêve de respect, de justice, d'égalité, d'amour... entre les humains ; idéalisation de la vie professionnelle, familiale...
À ce travail interne qui s'opère en nous, s'en ajoute un autre mené par la société et auquel nous sommes soumis, parfois malgré nous. La société étant entendue ici dans son sens culturel. II s'agit des diverses influences familiales, scolaires, économiques, télévisuelles... influences externes qui peuvent s'opposer moralement et être d'une part en tensions les unes avec les autres et d'autre part en opposition avec les références internes à la personne.

De même, au moment de l'adolescence de nouvelles influences sociales (celles du groupe de pairs que le jeune fréquente) peuvent se trouver en tension ou en conflit avec les exigences familiales de l'adolescent ou avec ses propres exigences. Ces différentes sources d'influences vont permettre à l'adolescent de faire l'expérience de nouveaux systèmes normatifs ; expériences qui, une fois qu'il en aura fait le tour, lui permettront, à la fin de l'adolescence, de faire un choix et de revenir, tout en le modifiant vers le système normatif familial. L'adolescent expérimente ces nouveaux systèmes en s'identifiant aux personnes qui véhiculent les attitudes et les conduites morales qui l'intéressent à ce moment­là. Il adopte leurs manières d'agir, de penser, de réagir et se rend compte si le modèle, ainsi expérimenté, peut être par lui définitivement adopté ou refusé..

La diversité des sources qui tendent à influencer l'Idéal du Moi peuvent être productrices de conflits psychiques internes difficiles à démêler et à résoudre Par exemple, l'idéal normatif que véhicule la société de consommation autorise l'expression de l'agressivité quand celle-ci est au service de la compétition, du pouvoir, de la réussite professionnelle, de l'argent. Cet idéal peut venir s'opposer à l'idéal individuel quand il est basé, au contraire, sur le respect des autres, le refus de la compétition et du culte de l'argent. Les adolescents semblent pris dans ce type de conflits, mais en parlent peu car il existe peu de lieux où ils peuvent s'exprimer spontanément et il existe peu de personnes ou d'institutions qui essayent de tenir "une parole autre" pour faire contrepoids au discours conformiste véhiculé par la société économique. Ne serait-il pas possible d'envisager des moments de débats entre les adolescents (animés, et non guidés, par un adulte) pour qu'ils puissent mettre en commun ces diverses influences morales contradictoires, afin de les peser, les évaluer, les analyser et les garder en tension à l'intérieur d'eux-mêmes sans décider trop rapidement d'éliminer les moins séductrices ?

Edith TARTAR-GODDET mars 1999