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Nous ne sommes pas à égalité face aux images

Par Edith Tartar-Goddet,
Présidente de la Fédération protestante de l’Enseignement (FPE)

Extrait du dossier Le réel et le virtuel, paru dans la revue de la FPE, Foi Education, n°129, 2005 

En droit, l'égalité des individus, les uns par rapport aux autres est une utopie politique, un idéal vers lequel tendre, une revendication citoyenne, une exigence...
En psychologie, l'égalité des individus face aux images (dont les images polluantes, violentes et/ou sexuelles), face aux produits (dont les produits toxiques) n'existe pas. Nous réagissons à ces différents produits de manières bien inégales. Certains d'entre nous, présentent dans ces moments là une plus grande fragilité, vulnérabilité que d'autres car ils absorbent sans distance ces produits.

L'imprégnation de l'enfant par les images

Dès le plus jeune âge, les enfants, nos enfants sont exposés régulièrement et longuement aux images, aux messages provenant des médias. Ils en reçoivent des informations sous forme de sensations (visuelles, auditives, motrices), d'émotions et de représentations.

Ils apprennent par le biais des écrans (téléviseur, ordinateur) une certaine représentation et compréhension du monde des humains car ils y découvrent des manières de se comporter les uns avec les autres, (s'occuper, discuter, aimer, parler, agresser, s'amuser...).

Ils y apprennent aussi des normes, des usages, des jugements, des attitudes et des conduites à tenir dans telle ou telle circonstance.

L'image visuelle rapide, mouvante, colorée, plaisante à l'oeil provenant de la télévision, d'Internet ou des jeux vidéos, a la particularité de capter l'attention du spectateur. L'enfant peut être fasciné par les images, « collé » au récepteur (téléviseur, ordinateur, console de jeux), incapable par lui-même d'éteindre le téléviseur, d'interrompre la connexion Internet, d'arrêter le jeu.

II peut prendre au pied de la lettre et au premier degré ce qu'il voit, ce qu'il lit car il réagit dans un premier temps de manière spontanée, intuitive, émotionnelle.

II peut tenir pour exactes, véridiques et totales certaines informations transmises par des médias d'information, par des sites Internet ; informations qu'il ne peut situer dans un contexte plus large et relativiser par manque d'expériences personnelles et sociales.

L'image visuelle mouvante et changeante provenant de la télévision, de l'ordinateur ou des jeux vidéos s'absorbe dans l'immédiateté de la sensation visuelle. À peine passée sur l'écran du téléviseur, de l'ordinateur, de la console de jeux, elle est déjà dépassée et remplacée par l'image suivante. Ce phénomène rend difficile la mémorisation volontaire, le travail de mentalisation et de réflexion sur l'image qui vient de se dérouler. La conscience individuelle n'a donc pas le temps d'être régulièrement consultée sur ce qu'elle a vu et entendu ; et pourtant l'oeil a vu, l'oreille a entendu et le cerveau a intégré un message qui s'enregistre et s'imprègne dans la mémoire visuelle, auditive, mais aussi dans la mémoire kinesthésique, ou motrice quand l'enfant joue avec des jeux-vidéos.

II se produit, lorsque le message passe de multiples fois à l'identique sur l'écran du téléviseur ou de l'ordinateur un véritable apprentissage involontaire par conditionnement.

La publicité utilise ce type d'apprentissage massé et répétitif. Elle imprègne les esprits avec des images visuelles et auditives, des slogans. Grâce à ce procédé, certains slogans publicitaires restent gravés dans nos mémoires durant plusieurs années sans que nous ayons participé de manière active et volontaire à cette mémorisation.
II est difficile de résister au pouvoir de l'image publicitaire faite pour éveiller et satisfaire les sens (le regard, l'ouie... ), pour produire une sensation d'excitation, de plaisir.

Face à ce pouvoir des images, le seul contrepoids possible est un travail individuel, personnel de perception des sensations vécues, de mise en paroles de ce qui est ressenti, de prise de conscience des effets produits par les images sur nos attitudes et conduites. Ce travail nécessite un effort volontaire, que nous ne sommes pas toujours disposés à faire, pas plus que les enfants et les adolescents.

Un véritable travail d'éducation à l'image devient une nécessité pour tous, adultes et jeunes. Il s'agit d'apprendre à gérer son temps d'exposition devant les images, à choisir ses consommations d'images et d'informations, à digérer ces images à travers une réflexion personnelle sur ce que l'on a vu, entendu...

Or durant l'enfance et au début de l'adolescence certains enfants ont peu de moyens intellectuels personnels pour résister à « l'appel des images », ou au désir de se connecter pour circuler sur des sites. Ils rencontrent peu d'interlocuteurs adultes qui pourraient les aider à relativiser ce qu'ils voient, entendent, lisent, jouent. Ils ont beaucoup de difficultés à prendre du recul par rapport aux images et aux messages véhiculés par la télévision et Internet.

Le rôle des images durant l'enfance et l'adolescence

L'enfance et l'adolescence sont des périodes de la vie au cours desquelles l'enfant rêve, se construit, spontanément et mentalement ou avec des jouets, des histoires dans lesquelles il s'implique personnellement. Ces rêveries éveillées lui permettent de :

• Faire des expériences de vie de manière illusoire sans avoir besoin de les «expérimenter pour devrai »,

• D'expérimenter en pensée des modes de fonctionnement magiques ; modes de fonctionnement qui pourront lui permettre de supporter, actuellement, sa condition d'enfant,

• Tester mentalement, en particulier au moment de l'adolescence, différents comportements, différents projets personnels, familiaux, sociaux.. ; tests qui participent à la construction de sa responsabilité future. Grâce à ces récits, l'adolescent prend conscience des conséquences de tel ou tel acte, de tel ou tel projet avant de l'avoir réalisé. II peut être ainsi amené à modifier un projet trop ambitieux, dangereux...

• Prendre conscience des désirs, fantasmes, préoccupations internes et de les élaborer au fur et à mesure qu'il les met en évidence.

Certains enfants et adolescents réduisent cette part de rêverie personnelle et volontaire en adoptant les histoires qui leur sont proposées par la télévision, les jeux vidéos et le cinéma. Au lieu de rêver leur propre vie avant de pouvoir la réaliser par eux-mêmes, ces enfants sont amenés à vivre leur vie par procuration en se projetant dans des scénarios faits par des réalisateurs et en s'identifiant à des acteurs.

Se plaçant donc en position passive, ces enfants peuvent réduire leurs propres capacités créatrices, devenir dépendants des images toutes faites, attendre des produits prêts à l'emploi, devenir incapables de construire, par eux-mêmes, leurs propres images mentales.

Lorsque les enfants et les adolescents rêvent par eux-mêmes, ils s'inventent des histoires qu'ils ont la capacité de gérer. Les enfants ne vont pas, se raconter des histoires épouvantables, indicibles, atroces, affreuses, au delà de ce qu'ils peuvent supporter car le psychisme d'un enfant sain se protège du traumatisme psychique. (2)
Les images fictives ont le pouvoir de traumatiser car elles produisent sur le psychisme, lorsque l'image s'y imprègne pour la première fois, les mêmes effets (sensations, émotions,...) que les situations vécues. C'est le travail d'élaboration, de réflexion mentale ultérieur qui permettra à l'enfant de faire la différence entre réalité et fantasme, entre réel et imaginaire, entre vrai et faux, entre fiction et réalité.

Mais la capacité de distinguer les images réelles des images fictives n'est pas suffisante seule, pour diminuer chez certaines personnes, l'impact sur le psychisme de certaines images, de certains scénarios, notamment les plus violents.

L’ effet émotionnel de ces images sera plus fort chez les personnes qui ont vécu des situations similaires à celles qu'elles regardent sur l'écran. Plus les émotions seront fortes, plus les capacités de penser (de réfléchir, de prendre du recul par rapport à ce que l'on vient de voir) seront diminuées.

L'anesthésie émotionnelle « ça ne me fait rien du tout de regarder un film violent», la banalisation morale des images «ce n'est pas grave, j'en vois tellement que ça ne me fait plus rien », la perception récurrente, sur les écrans, de scènes morbides et illégales, participent aussi à la levée des inhibitions à ne pas réaliser l'acte socialement interdit en le rendant possible, réalisable.

Ainsi nos capacités individuelles à résister aux influences extérieures, à tolérer nos désirs sans les satisfaire en permanence ou immédiatement, à gérer les situations, (en particulier les situations délicates), à prendre du recul par rapport à ce que l'on voit, à imaginer les conséquences de nos actes avant de les accomplir, à assumer les effets de tous nos actes... sont extrêmement variables d'une personne à l'autre.

Alors, n'avons-nous pas des responsabilités éducatives les uns par rapport aux autres, en particulier à l'égard de ceux et de celles qui sont sous l'influence des images?

E. T. G.

 

1) Des éléments contenus dans cet article ont été publiés dans le numéro 267 « L'impact des images violentes » de la revue Non-violence actualité.

2) Est traumatique toute situation, réelle ou imaginaire, qui déstabilise, trouble, l'individu et bouscule son appareil psychique. L'individu débordé, submergé n'arrive pas à gérer les excitations, informations qui lui parviennent et ne peut faire face à la situation.